lundi 28 mars 2011

De Vercingétorix à Napoléon : dans les poubelles de l’Histoire…

Un « Comité de vigilance » d’enseignants veut en finir avec l’Histoire nationale. Il convient, selon ces historiens, d’enseigner les grandes heures des empires africains de Songhaï et Monopata…

Je consulte régulièrement les textes parus sur le site d’une association nommée « Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire » (CVUH). On ne s’y ennuie jamais, le comique atteignant ici les plus grands sommets du cinéma burlesque américain (le talent des Marx Brothers en moins). Mais, honnêtement, ce n’est pas pour cela que j’y vais.

Place à l'histoire plurielle ?

Le CVUH, constitué d’historiens dont la plupart sont enseignants, a deux mamelles (non, non, pas « le labourage et le pâturage », chers à Henri IV et Sully, car ce serait trop ringard...). L’une d’elles s’attache à purifier la France de la souillure sarkozyenne, souillure car, pour la première fois dans l’histoire de notre vieux pays, on a vu s’installer à l’Élysée un président nécrophage. Sarkozy, en effet, rôde nuitamment dans les cimetières de gauche et déterre, pour s’en emparer, leurs plus précieux cadavres (Guy Môquet, Jaurès, Léon Blum).

L’autre mamelle, la plus abondante, la plus nourricière, porte le nom d’« Histoire plurielle » et proclame que la France ne peut pas être la France si elle ne s’adapte pas aux populations qui y résident. Mais – trêve de mamelles – ni mon fils, collégien, ni moi ne buvons de ce lait-là...

Etudier les empires africains Songhaï et Monopata

Je parle de lui car il convient de noter que les contributions de ce site sont souvent signées par des profs du secondaire qui n’hésitent pas à donner leur nom et ceux de leurs établissements. C’est la seule raison pour laquelle je parcours les textes du CVUH : il m’importe de savoir dans quel collège ou lycée je ne dois absolument pas inscrire mon fils ! Aller sur ce site est donc une tâche d’utilité publique, fastidieuse certes. Mais parfois on est récompensé de ce dur labeur : en ouvrant l’huître du CVUH, on peut y trouver des perles...

Ainsi, dans un article récent, une historienne se gaussait des nostalgiques de Vercingétorix, Charlemagne et Napoléon qui avaient osé critiquer l’introduction dans les programmes de cinquième de l’étude des empires médiévaux africains Songhaï et Monopata [1]. Et c’est ainsi qu’elle écrasait ces franchouillards, adversaires de l’« Histoire plurielle » : « Le petit Mohamed ou le petit Mamadou ont quand même le droit de rêver : le petit Corse Napoléon ne fut-il pas un modèle d’“intégration réussie” ? Ils peuvent aussi rêver de se faire baptiser à Reims comme Clovis avant de repousser Charles Martel à Poitiers. » Je ne suis pas convaincu que le but de l’enseignement de l’histoire soit de faire rêver « Mohamed et Mamadou ». En revanche, je suis certain que la finalité de l’école est qu’on y apprenne quelque chose. Et selon moi, voilà ce que pourraient apprendre sur la France Mohamed, Mamadou, Pierre, Paul, Jacques (il y en a quand même quelques-uns), Eytan, Sarah, Artem, Julio, Igor, Mercedes et Natacha.

La France c'est...

La France, c’est une comptine : « Vendôme / Mes amis, que reste-t-il à ce Dauphin / Si gentil / Orléans, Beaugency / Notre-Dame de Cléry / Vendôme, Vendôme. » Je n’ai pas voulu essayer de remplacer ces noms par ceux de quelques localités de Songhaï et Monopata... La France, c’est une barricade : celle où tombe Gavroche. La France, c’est Léopold Sédar Senghor, Sénégalais, grand poète français et élu à l’Académie française. La France, c’est l’écrivain Georges Bernanos, homme de droite, fervent catholique et antisémite qui, dans Les Grands Cimetières sous la lune, décrivit, accablé, les horreurs dont étaient capables les siens, c’est-à-dire les franquistes. La France, c’est aussi, j’ose, Jeanne d’Arc, Du Guesclin, Clovis, Louis XIV, Rabelais, Boileau, Montesquieu, Voltaire, Joseph de Maistre, Zola, Léon Bloy, Alfred Jarry, Jules Vallès, Péguy, Alain-Fournier, Aragon, Gide, Sartre, Camus.

La France, c’est Camille Desmoulins, guillotiné par Robespierre. La France, c’est Robespierre, guillotiné par les Thermidoriens. La France, c’est le commandant Galopin, un officier très catholique, torturé de façon ignoble par les rebelles toubous au Tchad. La France, c’est Vidal-Naquet, qui s’insurge contre la torture en Algérie. La France, c’est Dien Bien Phu avec ses héros, soldats courageux d’une cause coloniale inutile et condamnée à la défaite. La France, c’est Georges Charpak, Juif polonais et prix Nobel français de physique. La France, c’est un Algérien, Mouloud Ferraoun, écrivain français assassiné par l’OAS en 1962. La France, c’est celle que chantaient un Kabyle du nom de Mouloudji et un Juif russe nommé Jean Ferrat. La France, ce sont les moines de Tibhirine, décapités par des islamistes. Et cette France-là, si l’on en juge par l’étonnant succès populaire du film Des hommes et des dieux, se souvient encore qu’elle a été catholique. La France, c’est un grand poète français, le Guadeloupéen Aimé Césaire. La France, c’est un Arabe algérien et chrétien, Jean Amrouche, poète et ami de Camus. La France, c’est « Le Chant des canuts », qu’on m’a appris à aimer, et « Prends ton fusil, Grégoire », chanson royaliste, qu’on m’a appris à ne pas aimer.

Adapter ou s'adapter

La France est un fabuleux pays d’une diversité [2] historique, culturelle et idéologique exceptionnelle. Il y a chez elle suffisamment d’universalité pour attirer Mohamed et Mamadou. Et comme ils ne sont ni plus ni moins intelligents que d’autres, je ne vois pas à quel titre on prétendrait les « faire rêver » avec les empires africains de Songhaï et Monopata...

Je sais bien que la France dont je parle est aux yeux des historiens du CVUH une vieillerie bonne pour le musée. À supposer qu’ils aient raison, je n’ai rien contre les musées. On y trouve de merveilleux tableaux et de superbes sculptures. Des millions de gens viennent pour les regarder, et aucun ne s’aviserait de cracher sur les objets qui y sont exposés. Mais s’agissant des historiens du CVUH, je ne suis pas sûr...

Et puisque nous en sommes aux vieilleries, je trouve bon de rappeler qu’il fut un temps où, dans les villes et sur les routes, on trouvait des restaurants et des auberges avec des écriteaux alléchants : « Ici, on peut apporter son manger. » Les gens de peu, les ouvriers, les employés pouvaient y venir déjeuner qui avec sa gamelle, qui avec son panier de pique-nique, qui avec son sandwich. C’était sympathique. C’était...

Mais aujourd’hui, le monde étant ce qu’il est, et la libre circulation des personnes étant devenue ce qu’elle est, je ne tiens pas à ce que cet écriteau figure au fronton de nos établissements scolaires.



[1] Nous attendons avec impatience que les historiens en question nous indiquent les noms des poètes, des écrivains, des penseurs, des musiciens et des peintres qui ont contribué au rayonnement de ces deux empires exemplaires. Nous attendons également (mais sans y croire) qu’ils nous confirment que Songhaï et Monopata étaient avant tout connus pour pratiquer à grande échelle un esclavagisme monstrueux.

[2] Ne pas confondre avec « la diversité », un mot affreux, très à la mode aujourd’hui.

http://www.atlantico.fr/decryptage/vercingetorix-napoleon-dans-poubelles-histoire%E2%80%A6-61870.html

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